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Alors qu'Offenbach est directeur du Théâtre de la Gaité dans lequel il a donné une
triomphale reprise d'»Orphée aux Enfers« en 1874 (version élargie en 4 actes et 12
tableaux), le compositeur continue de composer pour d'autres théâtres. Après avoir
donné »Madame l'Archiduc« aux Bouffes-Parisiens en 74 sur un livret de Millaud, il
est de retour dans son théâtre en novembre 75 avec »La Créole«, dont le livret est
également signé de Millaud (mais Meilhac et Halévy y ont eux aussi participé). La
musique est charmante, mais le livret (le 3e acte surtout) pêche par son manque
d'originalité. L'Air des Feuilles-Mortes, les Couplets des Grands-Parents, la
Villanelle, la Romance des Souvenirs, les Couplets de la Poularde, la Barcarolle qui
ouvre le 3e acte et la Berceuse sont de très bons moments musicaux, tout en finesse:
Offenbach tend, depuis »La Jolie Parfumeuse«, vers l'opéra-comique en demi-teinte, où
la bouffonnerie laisse la place à l'exotisme "d'opérette", au rêve, à l'émotion et à
la gentille gaieté.
L'Histoire: Bien qu'Antoinette (pupile du Commandant Adhémar de Feuilles-Mortes) et
Frontignac s'aiment, le Commandant veut la marier à son neveu René. Forcé de partir,
le Commandant ne sait pas que René a cédé la place à Frontignac. Lorsqu'Adhémar
revient, il ramène avec lui la petite Dora, sa nouvelle pupille. Tout se complique
quand il annonce qu'il veut la marier à Frontignac. Au moment de signer le contrat,
Dora avoue qu'elle aime encore rené (avec lequel elle a eu une aventure amoureuse
autrefois en Guadeloupe). Le Commandant est forcé de partir une nouvelle fois: il
emmene tout le monde avec lui. Grace à une lettre de l'amirauté dérobée au
commandant, Dora obtient le contrat de mariage avec René. On ouvre la lettre (censée
être ouverte qu'à un certain point de l'océan) pour s'apercevoir qu'il s'agit d'une
farce et qu'elle ne contient rien d'important.
La pièce ne réussit pas cependant, malgré les performances d'acteurs d'Anna Judic en
Dora et de Daubray (qui sera l'inénarrable Péronilla de »Maître Péronilla« en 1878)
en Commandant: il ne sera donné que 64 représentations de l'ouvrage aux Bouffes.
L'oeuvre sombre dans l'oubli.
C'est en 1933-34 qu'Albert Willemetz se penche sur l'éventualité de jouer »La Créole«
dans le théâtre dont il est directeur: Les Bouffes-Parisiens. Albert Willemetz est le
parolier des grandes opérettes des années 1910-1940, telles »Phi-Phi« (Christiné),
»Là-Haut« (Yvain), »Trois Jeunes Filles Nues« (Moretti) ... jusque »Les Aventures du
Roi Pausole« pour Arthur Honegger.
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Le projet prend forme après un film avec Josephine Baker et Jean Gabin et dont
Willemetz a écrit les dialogues: »Zouzous«. Il s'agit d'utiliser la popularité de
Joséphine à la scène. Quel joli coup publicitaire! Une oeuvre d'Offenbach dans le
théâtre d'Offenbach et avec la vedette du moment. Comme le rôle de Dora n'apparaît
qu'au 2e acte, il est décidé de remodeler l'intrigue pour que Baker apparaisse dès le
début de l'oeuvre. Ainsi l'intrigue amoureuse entre René et Dora est-elle racontée
dans un tableau nouveau. De nombreux numéros musicaux provenant d'autres oeuvres
d'Offenbach sont ajoutés, des morceaux originaux sont supprimés, la partition est
raccourcie par endroits. Les paroles sont bien souvent respectées mais redistribuées
entre les personnages. L'orchestration est elle-aussi remaniée et des ballets sont
ajoutés. L'intrigue est déplacée de la Guadeloupe à la Jamaïque et de 1645 à 1850.
Cartahut, Crème Fouettée et le Prince font leur apparition.
L'oeuvre est prête à être jouée aux bouffes ... Oui, mais le »Toi c'est Moi« de
Moises Simons triomphe avec Pills et Tabet. Impossible de faire place à »La Créole«.
On transporte le tout à Marigny et Jospéhine Baker fait son apparition en petite
créole le 15 décembre 1934. La presse est scandalisée de voir Baker interpréter
Offenbach et du ré-aménagement de l'ouvrage par Willemetz et Delance. Cette »Créole«
sera enregistrée en 1969 par la radio française. Il s'agit de l'unique enregistrement
de l'ouvrage.
Il faut noter que les éditeurs originaux de »La Créole« ne possèdent que les parties
d'orchestre de la version Willemetz.
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